Durant plusieurs étés consécutifs, pendant la deuxième quinzaine de juillet plus exactement, j'ai eu la chance d'assister, chaque soir ou presque, à un concert de musique dite « classique » sous un chapiteau bondé de monde. Car en effet, la station alpine des Arcs organise depuis trois décennies une académie dont le principe consiste à réunir bon nombre de musiciens issus des différents conservatoires de notre belle France et de leur proposer de travailler durant la journée sous la férule d'un enseignant chevronné. Et pour les estivants qui choisissent d'aller s'oxygéner là-haut, entre 1600 et 1800 mètres d'altitude, un rendez-vous presque incontournable leur est proposé à partir de 20h30, sous la forme d'une soirée musicale gratuite où viennent se produire la plupart des musiciens chargés d'enseigner pendant la journée, mais aussi d'autres solistes invités pour l'occasion. Ce festival est une excellente manière de ne pas « marcher idiot » et d'aller à la rencontre d'une expression artisitique dont le répertoire allie un vrai classicisme à de nombreuses échappées vers des univers musicaux plus avant-gardistes, au grand dam d'une partie de l'auditoire, dont la curiosité semble s'être arrêtée au stade de la reconnaissance rassurante, alors qu'il est pourtant si essentiel de chercher à connaître.
C'est dans ce contexte que j'avais pu découvrir le pianiste compositeur Olivier Greif. Né en 1950, ce musicien habité était non seulement un instrumentiste exceptionnel mais aussi un incroyable déchiffreur de partitions doublé d'un compositeur fascinant, dont la musique était très empreinte du mysticisme qui le caractérisait lui-même, aux dires de ceux qui l'avaient approché. D'apparence très simple, tout en rondeurs, Olivier Greif affichait une sérénité qui lui était parfois nécessaire lorsqu'il lui fallait surmonter les rumeurs émises par un auditoire souvent très conservateur et peu enclin à se faire bousculer par les envolées imprévisibles, hypnotiques, parfois dissonnantes de ses compositions. J'ai pu personnellement constater le phénomène la première fois où j'ai écouté l'une de ses oeuvres : « Veni Creator » ou, lorsqu'un beau soir, l'anné suivante je crois, Olivier Greif interpréta au piano sa splendide « Sonate de Guerre », un hymne déchirant d'une demi-heure en mémoire des martyrs de l'holocauste et des camps de concentration. On est loin, certes, du confort de velours qui vous enveloppe à l'écoute de Brahms, Mozart ou Schubert, car cette musique fait plutôt partie de celles qui vous serrent à la gorge et ne vous relâchent pas si facilement, cette sonate vous happe et vous laisse comme étourdi, un peu hébété, en particulier lorsque la dernière note de la Toccata s'est éteinte. Ou lorsque sont évoqués dans le premier mouvement le bruit des canons et des chants allemands.
Olivier Greif a composé cette « Sonate de Guerre » en 1975 et il la présentait ainsi : « Elle est un vigoureux plaidoyer en faveur de la paix. En décrivant l'épouvante de la guerre, j'ai essentiellement voulu dénoncer la barbarie des hommes et rendre hommage à ses victimes. C'est ainsi que l'oeuvre est divisée en trois mouvements, qui, outre qu'ils retrouvent le schéma de la sonate classique, évoquent trois étapes fondamentales du processus guerrier : le combat lui-même, la mort et sa déploration, enfin l'espoir et la victoire ». Bien difficile de classifier Olivier Greif... Musicien classique ? Musicien contemporain ? Peu importe, sa musique est de toute beauté, fulgurante, et le musicien est par trop méconnu.
Un beau soir de juillet 1999, Olivier Greif, présent une fois encore au Festival des Arcs, était venu assister à l'interpréation d'une autre de ses compositions, pour deux violoncelles : « La bataille d'Agincourt ». Même tension, même hypnose, même incroyable beauté... et mêmes réactions toujours aussi stupides d'un public décidément confit dans ses certitudes embourgeoisées. En sortant du chapiteau, j'ai pu apercevoir Olivier Greif parlant avec quelques uns de ses élèves et je n'ai pas osé l'aborder. Pourtant, dès le lendemain, je me suis rendu au secrétariat du Festival pour demander s'il serait possible de le rencontrer et de lui dire ce que je ressentais à l'écoute de sa musique. Trop tard, Olivier Greif avait quitté Les Arcs pour rejoindre la capitale qu'il habitait, quelque part du côté de la rue de Seine. Je ne repartis cependant pas les mains vides puisqu'un des responsables de l'organisation me donna son adresse et je me promis de lui écrire dès mon retour en Lorraine. Et les premiers mots de la lettre que je voulais lui adresser commencèrent à s'écrire en moi, petit à petit. Je n'aurais plus qu'à écrire tout ce que je voulais communiquer au plus près de mes émotions.
Mais la vie est ainsi faite qu'alors qu'il m'aurait suffi de quelques minutes seulement pour coucher noir sur blanc des mots de passion, j'ai attendu, remis à plus tard ce courrier, par timidité peut-être, pensant que je n'avais pas encore trouvé les bons mots pour dire ce que cette musique provoquait en moi. Je commettais là une grossière erreur.
Un matin de mai 2000, je feuilletais chez un marchand de journaux un magazine que pourtant je n'avais absolument pas l'habitude de lire (j'ai oublié lequel, peut-être était-ce L'Express ou Le Point) quand, l'ouvrant au hasard – j'ai toujours vu un signe étrange dans cette manière d'apprendre la triste nouvelle, comme si je devais d'une manière ou d'une autre, le savoir au plus vite – je lus qu'Olivier Greif venait de nous quitter et qu'il était mort chez lui, assis à son piano. Je pouvais oublier ma lettre à l'artiste et me confondre en remords. C'est idiot n'est-ce pas, mais c'est dans ces moments-là qu'on se dit que, peut-être, le moindre petit geste peut avoir une influence déterminante sur le cours des événements. Est-ce que la trajectoire de la vie d'Olivier Greif n'aurait pas été légèrement déviée s'il avait pu recevoir et lire ma lettre ? Il n'y a là aucune prétention de ma part, mais tout jusque-là semblait comme le fruit d'un étrange agencement des faits qui devait me conduire à lui faire part du choc que j'avais reçu en l'écoutant sur scène. Et moi, j'avais par mon inaction comme rompu le fil de ces événements.
Depuis, je reste un peu comme orphelin de cette musique, et j'écoute souvent la « Sonate de Guerre » dans une version enregistrée en 2000 par le pianiste Pascal Amoyel. En effectuant quelques recherches, je viens aussi de découvrir un label (http://www.disques-triton.com/) sur lequel on peut trouver quelques trop rares oeuvres d'Olivier Greif enregistrées avec ou sans lui : Requiem, Chants de l'Âme, Le Tombeau de Ravel, Sonate de Requiem. C'est une bien mince consolation car à 50 ans, ce musicien avait encore tellement de choses à nous dire, tellement d'émotions à susciter en nous.
Il fallait au moins que je lui rende ce modeste hommage.
Pour en savoir plus : http://www.oliviergreif.free.fr/
Ecouter un extrait de la Sonate de Guerre