Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

MusiChronique - Page 9

  • Monsieur Roger


    En quelques lignes, ma rencontre récente avec un musicien en tous points remarquable. Hommage.

    Vendredi 17 juin 2005, vers 19h30, aux abords du Triton, une salle de concert située aux Lilas, où se produit ce soir-là le groupe Bruxellois Présent. Je me remémore ce 33 tours étrangement intitulé "Triskaidécaphobie", que j'avais acheté en 1981, parce que le fondateur du groupe, Roger Trigaux, venait de donner naissance à cette nouvelle formation après avoir été l'un des membres fondateurs d'une autre expérience musicale belge qui me passionnait par son cousinage avéré avec Magma, Univers Zero, né de sa complicité avec le très grand batteur Daniel Denis. Il y avait dans ce disque une longue et intrigante composition qui s'appelait "Promenade au fond d'un canal", qui peut vous situer grossièrement l'atmosphère dans laquelle évolue Présent : noirceur et profondeur, une certaine complexité des structures, beaucoup de virtuosité aussi. On classe volontiers ce groupe dans la famille du "RIO" (Rock In Opposition) et lorsqu'on aime bien les étiquettes, on le rattache au grand mouvement du rock progressif, comme on le ferait par exemple pour le légendaire King Crimson.
    Mais la semaine dernière, le contexte était très particulier parce qu'après de longs mois de silence, le groupe reprenait la route pour une série de concerts passant par le sud de la France, Lyon, Paris, Bruxelles, Wurzburg avant de s'attaquer au continent nord-américain durant la première quinzaine de juillet. Le plus étrange dans cette reformation étant, pour moi, la présence d'un jeune saxophoniste français de 20 ans... qui n'est autre que mon propre fils Pierre.
    Franchement, je peux vous le confier, et pour parler trivialement, ça fait bizarre ! Je ne me sens pas trop en mesure de vous raconter le concert si ce n'est pour dire que durant près de 2 heures, je suis resté en état de stress continu, sidéré de voir à quel point l'intégration de la nouvelle recrue était si bien réussie que bon nombre de mes amis présents ce soir-là sont venus me trouver pour me dire à quel point sa performance avait été remarquée ! Je ne ferai que suggérer la drôle de sensation qui m'a gagné quand j'ai vu que ma propre femme, ci-devant maman du musicien, fondait en larmes durant les premières secondes, comme pétrifiée de constater à quel point son rejeton avait encore franchi une nouvelle étape. Notre étonnement enfin de le voir occuper une place prépondérante dans la coloration musicale actuelle du groupe... et même visuelle du fait d'une gestuelle intense que l'on remarque dès les premiers instants en ce qu'elle traduit un engagement total dans l'interprétation.
    Photo : Fabrice Journo

    Cette soirée fut d'une intensité inouïe, après une ouverture pleine de toute l'emphase que l'on n'osait même pas espérer quand le groupe a entamé les premières mesures de "Jack the Ripper" et un final démoniaque sur "Promenade..." où un drôle de guerrier maquillé est venu frapper comme une brute sur un long tube métallique avec une massue.
    Je ne peux oublier personne : Dave et Keith, les deux américains qui forment la rythmique, Pierre le pianiste, Réginald (fils de Roger) à la guitare, Mathieu au violoncelle et Roger, le boss, le chef d'orchestre à la démarche mal assurée pour qui on tremble à chaque instant, craignant de le voir s'écrouler sur scène, même lorsqu'il frappe sa guitare au sol. Il faut aussi évoquer Martine Trigaux, femme et mère débordante d'énergie, d'un enthousiasme communicatif dans les bras de laquelle on tombe après le concert pour lui dire tout le bonheur de ces instants qu'on vient de vivre et que, peut-être, on ne connaîtra plus jamais.
    Ah... et puis, si j'osais : une certaine fierté tout de même lorsque, l'un après l'autre, chacun des membres du clan Présent est venu nous trouver avant le concert pour nous dire leur joie d'avoir accueilli dans cette drôle de tribu notre fils. Je n'oublierai jamais cette conversation avec Roger Trigaux (au physique, une sorte d'Ozzy Osbourne ; à la diction, plus proche du chanteur Arno) qui semblait lui-même ému de cette jeune présence dans son groupe, m'expliquant qu'il avait "tout compris, tout de suite", qu'il était pour lui une vraie sécurité dans l'exécution de son répertoire pourtant tiré au cordeau.
    Pendant ces minutes précieuses, j'ai pu avoir la chance de percevoir au moment même où ils se produisaient la rareté de ces échanges. Et comme par un grand mouvement de balancier, alors que je la savais en excellente compagnie, j'ai eu une pensée très forte pour ma fille (on croise les doigts, on croise les doigts) en espérant qu'elle pourrait peut-être capter une petite parcelle de l'énergie qui s'était répandue autour de nous.
    Parce que ma fille Tagada, c'est encore une autre belle histoire, à cette différence près qu'elle est bien plus douée que moi pour vous la raconter elle-même.
    Alors merci monsieur Roger, prenez surtout grand soin de vous et continuez à nous éblouir.
    Photo : Fabrice Journo

    Merci à mon ami Fabrice Journo pour ses très belles photos du concert de Présent au Triton.

  • Jonction


    Il est bien possible que cette note n'intéresse que moi... Tant pis, je prends le risque, ayant envie de noter noir sur blanc un micro-événement qui me ravit au plus haut point. Il y est question de musique, cette précision étant destinée à vous lecteurs, qui peut-être n'y accorderez qu'une attention distraite.

    Résumons les faits : au cours des semaines précédentes, j'ai pu vous faire comprendre que non seulement la musique était essentielle à mes yeux (et pour citer Christian Vander : "la musique est vitale ou elle est insignifiante") mais qu'entre la fin des années 60 et aujourd'hui, j'avais pu accumuler suffisamment de petites connaissances pour porter un regard lucide et assez complet sur le monde du rock, du jazz, du jazz-rock, ainsi que sur quelques formes musicales généralement impossibles à classer.
    Et dans toute cette longue histoire se sont dégagés ce que j'appellerais volontiers mes piliers : d'abord le Grateful Dead, icône du rock psychédélique californien, mais avant tout magnifique combo de blues-rock aux inspirations certes hallucinées, mais toujours flamboyantes, sous la houlette du regretté Jerry Garcia ; ensuite Magma le terrible, conduit d'une baguette de maître par Christian Vander l'apocalyptique, ce groupe aux incantations Orfiennes ou Stravinskiennes à nul autre pareil ; enfin, John Coltrane, dont j'ai abordé la planète grâce à Christian Vander qui, depuis toujours, en parle avec des mots tellements puissants qu'il m'était impossible de ne pas, un jour, plonger dans l'incroyable univers mystique et absolu du saxophoniste.
    J'avais donc depuis longtemps établi le lien entre Magma et Coltrane mais, zut de zut, je ne parvenais pas à entrevoir ne serait-ce que le début d'un court cheveu qui unirait le Grateful Dead et l'une ou l'autre de ces deux autres planètes musicales. Certes, je savais Jerry Garcia disciple de Django Reinhardt et j'aurais pu, un peu facilement, me dire : Django Reinhardt = jazz ; Coltrane = jazz, donc le voilà le trait d'union. Mais non, trop tiré par les cheveux (restons capillaires).
    Or, la solution de cette énigme m'est venue hier soir lorsqu'après avoir téléchargé pour une somme très modique un enregistrement live inédit du Grateful Dead depuis le site Internet du groupe, j'ai pris le temps d'écouter ces 80 minutes de pur bonheur, saisies à Portland, Oregon le 18 janvier 1970 (j'avais ce jour-là 12 ans - 1 jour).
    La musique s'écoule délicatement dans mon iPod, je connais le répertoire mais chaque interprétation d'un titre par le Grateful Dead est une aventure toujours recommencée. Voici : "Dancing in the Streets", qui s'étire pendant 18 minutes au gré des trouvailles guitaristiques de Jerry Garcia qui... Ô bonheur ! se met à jouer quelques notes de "Love Supreme" de John Coltrane... mais si, vous savez, ce passage où le saxophoniste chante : "A love supreme ! A love supreme" !
    Bingo ! La jonction était faite ! Elle suffisait à mon petit bonheur du moment !
    Rien d'autre à ajouter, je savoure ce plaisir égoïste...

  • Simple comme un coup de fil


    Il y a quelques heures, un peu avant midi pour être précis, un ami m'appelle pour me dire qu'il était à Luxembourg mardi soir dans un club qui organise des jam sessions. Et puisqu'il en était le "chauffeur" - cet ami ayant pour habitude de convoyer dans sa très belle voiture quelques musiciens complices - il a pu écouter mon fils jouer sur scène et me confie sa joie de constater, je le cite, qu'il semble définitivement "passé de l'autre côté". Il ne tarit pas d'éloges, me confie qu'il a beau bien connaître celui qui est un peu son protégé, et par conséquent bien comprendre sa manière de jouer du saxophone, il me dit avoir pris une sorte de coup de poing dans l'estomac, en constatant à quel point l'évolution de son propos musical est rapide. Forcément, je suis sensible à ce que j'entends, je remercie, un peu gêné même... mais surtout, je me rends compte que cet ami me téléphone uniquement pour me faire partager ce qu'il a ressenti deux jours plus tôt. C'est l'exemple parfait du geste totalement désintéressé, émanant d'un être humain généreux et vibrant. Voilà qui me redonne confiance en mes congénères ! Si certains sont encore capables d'agir sans le moindre calcul, uniquement parce que le coeur leur dicte d'envoyer autour d'eux de tels signaux, alors l'espoir n'est pas totalement perdu. Et je me dis qu'une fois encore, la musique (et il en va probablement de même pour toutes les formes d'expressions artistiques) possède cette qualité de réunir spontanément des personnes qui savent vibrer à l'unisson et savent se comprendre parfois sans même prononcer un seul mot. J'ai déjà constaté à quel point ma passion pour la musique de Magma m'avait permis de rencontrer bon nombre de personnes d'une richesse incroyable - ainsi que quelques phénomènes opposés et dotés d'une bonne dose de connerie, il faut bien l'avouer, mais ceux-là ont vite fait d'être oubliés par nos cerveaux sélectifs... -, qui évoluent dans leur quotidien sans vulgarité, avec la grâce du doute et du questionnement. Cet appel téléphonique était donc, on le comprendra facilement, comme une petite touche supplémentaire sur le grand tableau que, jour après jour, j'essaie de peindre, en toute humilité. Un petit rayon de soleil, là-haut, à gauche, derrière les grands arbres...

  • L'ami Henri


    J’aurais pu vous parler de la mort du Pape et si j’avais eu le moindre talent de dessinateur, je vous aurais volontiers proposé, à la manière de Plantu, un petit dessin vous mettant en scène un Jean-Paul II levant le bras rageur du vainqueur dans la dernière ligne droite d’une course vers l’au-delà et regardant derrière lui la mine déconfite du Prince Rainier, battu sur le fil.
    Mais tout ceci n’aurait pas été très politiquement correct. Il faut dire que cette idée m’avait traversé l’esprit en entendant, samedi matin, les journalistes d’Europe 1 nous lire successivement les bulletins médicaux des deux mourants, comme s’ils étaient embarqués dans je ne sais quelle course vers l’éternité.
    Donc, pas de pape, pas de Jean-Paul II, pas de raillerie sur Monaco, c’est pas bien !
    Alors je vais revenir à vendredi soir, à une si belle soirée passée dans le sud meusien, à Commercy (oui, le pays des madeleines, les seules, les vraies, je dis cela aux habitants de Liverdun qui osent baptiser de la même manière leurs propres petites brioches. Or, seule celle de Commercy peut revendiquer le nom de Madeleine, c’est historique !).
    C’était la soirée d’ouverture de la nouvelle édition du Festival de Jazz de cette petite ville, avec à l’affiche un grand monsieur, un très grand monsieur devrais-je même dire : le contrebassiste Henri Texier.
    Henri Texier, on l’imagine volontiers chez lui, chantant à tue-tête les thèmes de ses compositions avant de les écrire et de les arranger. Car sa musique, c’est d’abord un chant : d’amour, de révolte, de fraternité, c’est une source d’énergie assez unique à laquelle il est si bon de puiser qu’on y revient sans cesse. Autour de lui et formant pour l’occasion le Strada Quintet (un nom donné en hommage à Fellini, car Henri Texier entretient avec le cinéma de très belles relations, et en particulier avec le cinéma italien), il y avait Sébastien Texier, le fiston saxophoniste et clarinettiste, au jeu lyrique et dissonant, François Corneloup dont le saxophone baryton est un enchantement mélodique, Gueorgui Kornazov, tromboniste explosif et tonitruant et, le temps d’un soir, intérimaire jubilant du plaisir d’être d’une si belle fête, Franck Agulhon et sa batterie, faussement appliqué et parfaitement intégré.
    Vendredi soir, ce si beau Strada Quintet a largement puisé dans le répertoire du dernier disques d’Henri Texier, « (V)Ivre », nous offrant même une composition inédite en introduction : « Work Revolt Song ». Durant une heure et demie, le temps s’est comme arrêté, nous avons tous retenu notre souffle, comme si nous ne voulions pas priver d’oxygène cette fanfare endiablée et multicolore, puisant ses influences aux quatre coins du monde, en Inde, en Afrique, en Amérique… dans une communion qui ne porta jamais si bien son nom.
    Henri Texier, c’est aussi un être humain qui a su garder sur le monde le regard d’un enfant effrayé par la brutalité des hommes, de ce système totalitaro-capitaliste qui broie tout sur son passage, au mépris de ceux qui souffrent. Henri Texier est homme de compassion, sa musique suinte la révolte (« Mais ce n’est pas toujours facile de se révolter », confiera-t-il entre deux morceaux) tout en nous encourageant à rester humbles. Une fois de plus, il nous met en garde face à ceux pour qui la culture est l’ennemi, il ne baisse pas les bras et entame avec sa contrebasse un nouvel acte d’amour.
    Nous avons la chance de connaître Henri Texier personnellement : voici quelques années, nous fûmes par le plus grand des hasards voisins de vacances à Saint-Gilles Croix-de-Vie et, déjà un grand fan, j’avais osé l’aborder et lui dire tout le bien que je pensais de sa musique. Depuis, nous avons gardé le contact et nous ne manquons jamais une occasion d’aller le voir lorsqu’il se produit dans la région, voire même à Paris. Chaque année, nous échangeons nos vœux et c’est toujours avec une certaine impatience que nous attendons le petit « bricolage » cartonné qu’il aura inventé pour nous souhaiter amicalement une bonne année.
    Dans les loges, Henri Texier est exténué, non par le concert qui fut pour tout le groupe un moment privilégié, mais plutôt par le voyage qui le précéda. Néanmoins, il nous accueille avec beaucoup de chaleur, demande des nouvelles de chacun d’entre nous, ses yeux pétillent de malice et de douceur, sa courte barbe devenue blanche (monsieur Henri va fêter ses 60 ans) est celle d’un sage dont on recherche la compagnie.
    Sur l’instant, nous sommes conscients de vivre un de ces moments dont on sait qu’ils resteront gravés pour longtemps dans nos mémoires. Son héros est là, devant nous, d’une désarmante simplicité et nous savourons, seconde après seconde, le plaisir qu’il nous procure.
    Il ne reste qu’un mot à dire, à lui dire : MERCI, monsieur Henri, à très bientôt.

  • Cercle & Variations

    Pierre Desassis, Cercle & Variations, 24 mars 2005


    Jeudi 24 mars 2005, le Blue Note à Nancy, entre 22 heures et minuit. Le caveau est habité d'un public plutôt épars, où les amis et les familles viennent se retrouver pour un nouveau concert du quartet CERCLE & VARIATIONS. Cette formation, créée à l'intiative du pianiste Guillaume Cherpitel voici maintenant deux ans, s'est d'abord fait connaître en s'appuyant sur un répertoire que l'on qualifiera hâtivement de "latino-jazz", avant d'évoluer, petit à petit, vers une musique où les compositions originales occupent désormais une place prépondérante. Autour de Guillaume, dont la présence discrète est aujourd'hui comme une marque de fabrique, trois complices qui, eux, recherchent une explosion permanente : la contrebasse de Mathieu Loigerot est l'assise nécessaire et énergique au jeu d'Alexandre Ambroziak, dont la batterie a d'évidence hérité beaucoup des maîtres que sont pour lui Elvin Jones et Tony Williams. Cet instrument n'est certainement pas là pour "marquer" le tempo, mais avant tout pour badigeonner avec fougue un répertoire exigeant. Le quatrième larron n'est pas en reste, puisque Pierre Desassis - aux saxophones ténor et soprano - ne cesse, après l'exposition des thèmes, de s'envoler vers des contrées où lyrisme et déchirement emportent le groupe vers des sommets sur lesquels planent avec bienveillance les ombres tutélaires d'un John Coltrane ou d'un Sonny Rollins.
    Il ne s'agit pas - on l'aura compris - de flatter les oreilles du public avec une "petite musique de nuit", mais plutôt de les inciter à s'ouvrir à la belle expérience de la découverte de chemins rocailleux et escarpés. Parfois, les sentiers s'aplanissent, une pause est la bienvenue avant de reprendre l'ascension.
    La fin du concert verra l'invitation faite à Mathieu Ambroziak (guitare) et Renaldo Greco (flûte) de se joindre à cette fête pour l'interprétation très libre d'un compositeur du XIXème siècle, Scriabine. Nouvelles couleurs, nappes sonores et souffle crié dans un final généreux, en guise de récompense à tous ceux qui avaient fait l'effort de quitter le confort douillet de leurs intérieurs pour un voyage nocturne.
    C'est peut-être là la seule fausse note de cette soirée... celle qui vous laisse un goût légèrement amer, celui du constat de la plus grande difficulté : réveiller les gens, leur faire comprendre que la vie n'est peut-être pas devant leur écran de télévision. Le prix d'entrée était modeste (5€), la communication avait été plutôt large, jusque dans la presse quotidienne régionale et... au final, on ne se bouscule pas...
    Ce n'est que partie remise, les musiciens de jazz savent parfaitement à quoi ils s'exposent, surtout lorsqu'ils prétendent vivre au plus près chaque note jouée. Dans la musique de Cercle & Variations hier soir, il n'y avait pas de tricherie, pas d'effet facile, aucune flatterie vulgaire, juste l'expression la plus fidèle de ce que vivaient intérieurement les musiciens.
    Là est bien l'essentiel ; à nous, jour après jour, de rester vigilants et de savoir les accompagner.

  • De Coltrane à Magma


    Je devine qu'on me presse d'expliquer pourquoi, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, j'établis un lien fort entre la musique de John Coltrane et celle de Magma, donc de Christian Vander.
    Qu'on ne se méprenne pas cependant : quiconque connaît bien l'univers du saxophoniste (je pense en faire partie) aura du mal à trouver dans la musique de Magma un quelconque apparentement formel avec celle de Coltrane. On peut même assez difficilement imaginer deux planètes en apparence plus dissemblables. En dehors de deux allusions explicites dans la discographie de Magma : une composition sur le disque "Köhntarkösz" intitulée "Coltrane Sundïa" (Coltrane repose en paix) où le thème initial interprété à la guitare reprend les premières notes de "Love Supreme" ; une autre, sur l'album "Merci" où Christian Vander, sur "Eliphas Levi", joue au piano, note pour note, le solo de McCoy Tyner (pianiste de Coltrane de 1960 à 1965 et membre du quartet le plus flamboyant de l'histoire du jazz) sur "My Favorite Things".
    Vouloir établir une comparaison Coltrane / Magma serait donc une idée assez saugrenue et vouée à l'échec, très probablement.
    En fait, ce que l'on doit comprendre, c'est que John Coltrane est pour Christian Vander LE musicien de référence, celui dans le quel il a toujours puisé son inspiration et sa force, depuis son enfance, au point que le jour de sa mort, le 17 juillet 1967, ce fut pour lui comme l'effondrement d'un rêve, une douleur si violente qu'il faillit en mourir. Pour Vander, Coltrane représentait une sorte d'absolu, le chant du saxophoniste s'apparentait à un magnifique CRI (terme souvent utilisée dans l'exégèse magmaïenne), il était LA musique, sans la moindre vulgarité. Sa propre démarche s'en inspire fortement dans la mesure où la musique de Magma est celle d'un engagement total (quiconque a déjà vu au moins une fois Christian Vander sur scène comprendra ce que je veux dire) et qu'elle est née d'un déchirement dont l'un des pôles d'attraction est la musique de Coltrane. Sur le disque "Mythes et légendes", sorte de compilation avec ajout de commentaires en voix off, on entend Vander dire : "La musique de Magma est née de mon amour pour John Coltrane et de mon désespoir profond face à l'incompréhension entre les hommes". L'existence même de la musique de Coltrane était donc pour Vander la preuve de tout ce que l'homme pouvait réaliser de beau, une preuve démentie chaque jour par la misère du monde.
    Mais là où la musique de Coltrane était d'essence africaine et noire, celle d'une quête universelle, porteuse de longues improvisations, celle de Magma est, elle, avant tout européenne et blanche, écrite en sa quasi totalité, influencée directement par Bartok, Stravinsky et Carl Orff : d'ailleurs, le thème premier de "Mekanïk Destruktïw Kommandöh" n'est-il pas celui des "Invocazione dell'imeneo" des Triomphes d'Aphrodite ?
    Pour "entendre" de plus directes références à la musique de Coltrane, il faudra aller chercher du côté des autres formations créées par Christian Vander : Offering, où les thèmes de "Love Supreme" sont chantés, où les improvisations vocales évoquent souvent le jeu d'un saxophone déchiré (sans oublier les citations complètes de compositions de Pharoah Sanders, alter ego de Coltrane, comme "Upper and Lower Egypt") ; le Trio (ou le Quartet) Jazz de Vander, dont le répertoire est essentiellement constitué de celui de Coltrane ("un espace pour se ressourcer") ou bien encore l'éphémère et magnifique Welcome, septet à deux batteries avec la présence chaleureuse de Simon Goubert.
    En ce qui me concerne, et j'ai d'ailleurs eu l'occasion d'en parler à Christian, les mots magnifiques qu'il employait pour parler de la musique de Coltrane ont été pour moi une formidable porte d'entrée vers son univers foisonnant, un outil merveilleux pour explorer sa discographie abondante. C'est d'ailleurs en me souvenant de tout ce que j'avais lu lorsque j'avais 15 ou 16 ans (c'est-à-dire bien longtemps avant de m'intéresser au jazz) dans les articles consacrés à Magma qu'un beau jour de 1999 m'est venue l'idée de créer le Magma Web Press Book, aujourd'hui reconnu comme site de référence pour qui veut connaître l'histoire du groupe. Mais ceci est une autre histoire !

  • Bird



    L'objet est magnifique : un coffret contenant 3 CD bourrés de musique jusqu'à la gueule, une finition très soignée, un somptueux livret avec un commentaire bilingue pour chaque titre et plein de belles photos et illustrations. Cette rétrospective 1940-1953 de Charlie Parker est un petit bijou, que je conseille vivement à ceux qui veulent découvrir l'univers virevoltant et habité de celui que l'on surnommait "Bird". Cerise sur la gâteau, apprécions cette fois le prix modique de l'ensemble, à peine plus de 20 €.
    INDISPENSABLE !

  • Monk Elektro et autres avancées technologiques en ce début de XXIème siècle


    Mardi soir, la classe jazz du Conservatoire National de Région de Nancy (bref, du CNR pour parler comme tout le monde...) proposait une audition dont la seconde partie était une création autour d'un projet bien intéressant : l'adaptation sur un mode "électro" de sept compositions du pianiste Thelonius Monk. Une heure de belle musique, de l'énergie à revendre, de l'inventivité... sous la houlette d'une bande de copains musiciens qui ont fait montre d'un bel esprit d'entreprise, chacun ayant contribué en proposant son propre arrangement. Sur la scène, outre les instruments "traditionnels" comme le piano, la batterie, la basse, la guitare et les saxophones, on pouvait apercevoir au sol une impressionnante quantité de câbles et de boîtiers divers. Car il s'agissait, à travers cette création, de relever le défi des nouvelles technologies appliquées à la musique en apprenant l'utilisation d'objets barbares tels que les pads, les samplers, les pédales en tout genre, que ces dernières soient reliées à la guitare ou au saxophone.
    Durant cette soirée, ma seule contribution aux avancées technologiques, si je puis m'exprimer ainsi, fut d'enregistrer cette heure de création sur mon Mini-Disc (avec moult difficultés je le confesse, pour des raisons qui m'échappent encore... c'est incroyable la susceptibilité de ces objets : on dirait que, mis en présence de quelques congénères cousins, mon MD m'a fait un gros caprice, une crise de jalousie en coupant de manière anarchique l'enregistrement de temps à autre. C'est promis, petit MD chéri, la prochaine fois, on enregistrera une fanfare, y aura pas un seul câble, pas un micro, pas un instrument amplifié, tu seras le plus grand, le plus beau. Ca te va, comme ça ?) et de voler quelques instantanés avec mon appareil photo numérique. Je ne suis pas un grand photographe (et je l'étais ce soir-là d'autant moins qu'à mes côtés se trouvait un photographe professionnel et talentueux, l'ami Jacky J.) mais il m'est venu l'idée d'un petit travail à effectuer pour le compte du site Internet de mon fiston. Moi aussi, j'accorde mes violons aux technologies du moment et je "bidouille" quelques photos pour leur donner une nouvelle vie, sous une forme qui se trouve quelque part entre dessin et peinture. Je vous en propose un ci-dessous, prise mardi soir durant un chorus de Pierre au saxophone alto, et cette illustration pourrait être la première d'une série que je mettrais en ligne dans une galerie de "tableaux".
    Et je m'engage sans attendre à produire également quelques impérissables chefs d'oeuvre pour le compte du blog de ma Tagadaughter !!!
    medium_pierre_050415.4.jpg

  • Coup de chapeau !


    Pendant que d'autres classent les 100 plus grands français, d'autres font preuve d'une belle créativité. J'adore cette animation créée autour de "Giant Steps" de John Coltrane et je ne résiste pas au plaisir de vous la faire découvrir.
    Comme disent les anglo-saxons : ENJOY !
    http://michalevy.com/gs_download.html
    Et merci à l'ami oLLo qui me l'a fait connaître...

  • Magma à l'Olympia


    Jeudi 27 janvier 2005, 20h20… Il neige sur le boulevard des Capucines, la nuit est déjà tombée depuis un bon bout de temps sur Paris et pourtant, il règne ici comme un air de fête. Je contemple une fois encore la façade de l’Olympia qui affiche fièrement "Magma" et, comme revenu de longues années en arrière, je savoure avec plaisir mon ultime attente au sein d’un long cortège de personnes qui, tout comme moi, comme 2500 autres, sont venues célébrer avec ferveur et fièvre le rendez-vous qu’ils n’espéraient peut-être plus.
    Magma à l’Olympia, Magma à l’Olympia…
    Tout doucement, la température monte, la foule se presse dans le hall, le service d’ordre fait son boulot, fouille, palpe avec une drôle d’indifférence appliquée, comme si nous existions à peine, sans nous accorder le moindre regard.
    Magma à l’Olympia, Magma à l’Olympia…
    Il est 20h35, je n’ai encore aperçu aucun visage familier – ils sont pourtant nombreux à m’avoir demandé de les saluer, même quelques secondes. Arrivé tardivement en ce jour de grève surprise où les trains ont souvent brillé par leur absence et leur retard, après une longue course poursuite contre le temps, je remets à plus tard les retrouvailles avec mes amis. Dans la fosse, la foule se presse, les regards se croisent, heureux, anxieux, en attente. Après un rapide appel au micro demandant aux spectateurs de bien vouloir s’abstenir de fumer (une requête souvent ignorée…), une jeune chanteuse, Ayo, fait son entrée sur scène, seule, une guitare à la main. Elle est heureuse de jouer quelques minutes devant tant de monde, nous sommes un peu surpris de sa présence. Sa musique semble vivante et sincère, mais comment l’apprécier vraiment ? Comment nous extraire de l’univers mental que tous, nous nous sommes méthodiquement créé depuis des heures pour mieux communier avec la musique de Magma ?
    Cette brève première partie terminée, voici maintenant venir le moment tant attendu. Beaucoup d’entre nous connaissent déjà le répertoire qui devrait être joué, les informations ont circulé énormément depuis plusieurs semaines et, avant même l’arrivée des musiciens sur scène, nous entendons en nous résonner les premières notes, celles que nous devinons, celles que nous nous remémorons.
    Magma va venir, Magma à l’Olympia, Magma à l’Olympia…
    "Emëhntëht-Rê" !
    Ils sont là.
    De gauche à droite sur la grande scène : Frédéric D’Oelsnitz, Antoine et Himko Paganotti, James Mac Gaw, Christian Vander, Philippe Bussonnet, Stella, Isabelle Feuillebois. Derrière eux, dans un grand bain de lumière rouge, domine la projection de la griffe.
    "Emëhntëht-Rê" ! L’introduction est empreinte de toute la majesté qu’on lui avait connu dans les années 70 (en 1977 notamment), elle n’est plus uniquement vocale comme à l’époque des Voix, Christian Vander lui imprime toute la puissance que cette suite mythique – souvent évoquée, partiellement jouée – appelle et les thèmes vont pouvoir s’enchaîner : "Rind/ëh", puis le second fragment, que le groupe avait enregistré en 1976 (cf. la réédition sur CD de "Üdü Wüdü"), puis "Hhaï", dans une version très lyrique où le chant habité de Christian nous emporte… to believe in God… dowiss… avant que le Fender Rhodes ne scande deux accords sur lesquels vient se poser la basse de Philippe Bussonnet, elle gronde, les chœurs appellent… "Zombies" ! Tout s’enchaîne et même si l’on devine parfaitement que cette longue et belle suite n’en est qu’au premier stade de sa (re)création, qu’elle est encore inachevée, au point qu’elle ne fait qu’aviver encore plus notre impatience de l’écouter mûrir au fil des mois, toute l’énergie est là, intacte, préservée.
    J’entends ma voisine de fosse qui, à l’évidence, découvre la musique de Magma, dire à son ami : "C’est léger et puissant à la fois !". Peut-être, instinctivement, a-t-elle tout compris, tout perçu ? Car la force vitale de l’univers musical de Christian Vander est probablement à chercher quelque part dans ce déchirement permanent, cet antagonisme entre amour et désespoir, cette lutte sans merci entre courants opposés. Légèreté et puissance, air et terre…
    Après quelques mots de Stella qui nous dit le plaisir du groupe à investir à nouveau cette scène qu’il avait occupée voici maintenant 25 ans à l’occasion des concerts de rétrospective, c’est maintenant "Soï soï" et son introduction au piano, puis "KMX" et le duel fratricide entre la basse de Philippe Bussonnet et la batterie de Christian Vander.
    On imagine alors une pause (ou une trêve, c’est selon…), quelques minutes de répit avant un second assaut, sous les ordres du capitaine d’un vaisseau conquérant.
    Non, pas de pause, c’est au contraire un "K.A" survitaminé qui s’annonce, 50 minutes d’une fête musicale dense et habitée comme jamais : les voix s’envolent, le feu des cymbales nous brûle les yeux et les oreilles. Il y a dans cette composition que le groupe joue sans relâche depuis trois ans maintenant une jubilation aux pouvoirs énergisants, une joie si communicative qu’on redoute de voir le temps défiler trop vite, la fin s’approcher malgré nous. Pourtant, malgré notre envie commune de suspendre ce temps, de l’arrêter en plein vol et de demeurer ainsi, comme en état de lévitation, les minutes s’écoulent et la fin approche.
    La fin, ou presque…
    Les applaudissement, eux, durent longtemps, le public refuse la fin de la fête et c’est avec un neuvième complice que Magma revient sur scène : un Klaus Blasquiz souriant, voire débonnaire, qui vient jouer le rôle d’un Monsieur Loyal et prendre le temps de nous présenter, un à un, chacun des musiciens avant d’entonner la chanson "originelle", l’invitation au premier voyage : "Kobaïa" ou dix minutes pour un retour aux sources en guise d’au revoir. Et même si, ce soir-là, la prestation de Klaus ne fut peut-être pas inoubliable, ce bonheur partagé, ces sourires échangés, ces gestes affectueux eurent vite fait d’irradier définitivement un public conquis.
    Applaudissements, applaudissements encore… à n’en plus finir ! Christian Vander, comme intimidé, revient au micro nous expliquer que… désolé… après 23h30… il faut arrêter, c’est ainsi, c’est l’Olympia, c’est Paris.
    Applaudissements…
    Et le groupe revient, malgré tout, tout doucement, musicien par musicien. Christian entame au chant la magnifique "Ballade", ainsi nommée parce qu’elle n’a jamais été présentée autrement. Les chœurs déposent leur tapis de velours, la guitare de James Mac Gaw tisse une toile délicate, les doigts de Christian imaginent une flûte ou, plus probablement, un saxophone soprano… Coltrane sundïa…
    Les lumières se rallument, c’est fini.
    On nous invite très vite à quitter la fosse. Dans le hall, chacun est là, un peu hagard, on retrouve enfin les visages qu’on n’avait pas eu le temps de voir trois heures plus tôt, on échange quelques mots, des silences, qui disent l’essentiel parce que tellement difficile à exprimer.
    Magma à l’Olympia, Magma à l’Olympia !
    Ce n’est qu’un au revoir.